Présentée par certains comme une exigence religieuse ou une tradition ancestrale, l’excision continue de faire des victimes au Burkina Faso, malgré des années de sensibilisation et son interdiction par la loi. Pour Malgre Naaba Kisto Koinbré, chef coutumier, artiste-musicien traditionnel, Trésor humain vivant (THV) et acteur engagé depuis une trentaine d’années dans la lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF), cette pratique n’a aucun fondement religieux ni traditionnel. Dans le cadre de la campagne médiatique sous-régionale Burkina Faso – Mali contre les mutilations génitales féminines (MGF), portée par l’Association Voix de Femmes, nous avons recueilli son témoignage. Il appelle à déconstruire les croyances qui justifient toute forme de violence à l’endroit des filles et des femmes au nom de la coutume, de la bonne éducation ou du mariage.
En Août 2026, une campagne en faveur de l’excision relayée sur les réseaux sociaux au Mali, a ravivé le débat sur les justifications religieuses et traditionnelles de cette pratique. Au Burkina Faso, la question du retour aux sources prônées par les autorités à travers l’institution de la journée du 15-Mai a été comprise de travers par certaines personnes. Elles estiment qu’elles peuvent désormais ramener à l’ordre du jour certaines pratiques ancestrales parmi lesquelles les mutilations génitales féminines (MGF). Cette mauvaise compréhension de la journée des coutumes et traditions contribue ainsi à ralentir la lutte contre cette pratique menée par le Burkina Faso depuis une trentaine d’années.

Pourquoi l’excision persiste-t-elle malgré la lutte menée contre cette pratique ? Se justifie-t-elle au plan religieux, coutumier ou est-elle dépourvue de fondement ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Malgre Naaba Kisto Koinbré, le 5 octobre 2026 à Ouagadougou, au quartier Somgandé où il réside. Engagé depuis une trentaine d’années dans la lutte contre les MGF, il affirme qu’ « aucun passage coranique ou biblique n’encourage l’excision ». A l’entendre, ni l’islam, ni le catholicisme, ni le protestantisme ne prescrivent l’excision. Il conteste également l’idée selon laquelle cette pratique serait une exigence incontournable de la tradition burkinabè. Pour cet acteur culturel, la confusion de cette pratique à un héritage ancestral contribue à maintenir l’excision dans certaines communautés.
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) souligne dans la même dynamique que, même si certaines personnes attribuent aux mutilations génitales féminines un fondement religieux, aucun texte religieux ne prescrit ces interventions. Les MGF sont des pratiques non médicales qui ne présentent aucun bénéfice pour la santé et peuvent avoir des conséquences graves, selon l’OMS.

Dans son témoignage qu’il nous a livré, Malgre Naaba Kisto Koinbré avance une explication historique liée à l’organisation de certains foyers royaux. Selon son récit, des notables auraient encouragé l’excision des épouses de chefs coutumiers dans le but de contrôler leur sexualité et de préserver l’ordre au sein des familles polygames. Il estime que cette conception aurait ensuite été étendue aux jeunes filles, excisées avant le mariage dans l’espoir de les rendre plus dociles.
« Ces gens ne conçoivent pas le fait qu’une femme puisse disposer totalement de son corps », déplore l’interviewé qui s’insurge ainsi contre les préjugés qui assimilent une fille non excisée à une fille mal éduquée ou incapable de satisfaire son époux. De son avis, la fidélité et la maîtrise de soi relèvent du comportement individuel et n’ont aucun lien avec l’excision.
Des conséquences physiques, sexuelles et psychologiques

Au-delà des justifications avancées, les conséquences de l’excision peuvent être graves et durables. Selon l’OMS, les MGF peuvent provoquer des douleurs intenses, des hémorragies, des infections, des difficultés urinaires, des complications lors des rapports sexuels et des accouchements, ainsi que des traumatismes psychologiques. La nature et la gravité des complications varient notamment selon le type de mutilation subi.
Au cours de ses activités de sensibilisation, l’artiste-musicien traditionnel rapporte avoir recueilli des témoignages de femmes confrontées à des souffrances persistantes après cette pratique. L’une d’elles lui aurait confié ne ressentir aucune sensation pendant les rapports sexuels avec son époux. Une autre souffrirait, selon ses confidences, d’incontinence urinaire, au point de limiter ses sorties par crainte d’indisposer son entourage. « Elle ne peut même plus rire aux éclats car elle n’arrive plus à contenir ses urines », déplore le chef coutumier. Il évoque également des cas de filles excisées à plusieurs reprises, sous prétexte que les rites n’auraient pas été correctement accomplis. À travers ces récits, il dénonce des pratiques qui exposent les filles à des souffrances au nom de croyances et d’attentes sociales.
Aucune fille ne devrait subir de telles souffrances pour répondre à des attentes sociales ou à des croyances populaires, fulmine Kisto Koinbré. Une fille non excisée, soutient-il, n’est ni incomplète ni moins respectable. « Elle peut être bien éduquée, participer aux cérémonies traditionnelles, se marier et mener une vie pleinement épanouie », assure-t-il.

« Dans toutes nos tournées de sensibilisation, aucune personne n’a pu nous dire que la femme non excisée n’a pas le droit de participer aux pratiques rituelles et traditionnelles », ajoute-t-il pour appuyer sa position.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère les mutilations génitales féminines (MGF) comme des interventions qui altèrent ou blessent les organes génitaux féminins pour des raisons non médicales. « Elles ne présentent aucun bénéfice pour la santé ».
La tradition n’est pas une justification devant la loi
Pour Malgre Naaba Kisto Koinbré, défendre la culture burkinabè ne signifie pas conserver toutes les pratiques du passé. Il affirme que les cinq Dima du Burkina Faso (le Mogho Naaba Baongo, le roi du Yatenga, le Dima de Boussouma, le roi de Tenkodogo, et l’Emir du Liptako) ont rejeté l’excision, signe, selon lui, qu’elle ne constitue pas une exigence incontournable de la tradition. En 2020, ces derniers ont été faits ambassadeurs pour l’abandon de l’excision.
« Le retour aux sources demandé par les autorités actuelles à travers la journée des coutumes et traditions instituée chaque 15-Mai, n’est pas le retour aux mauvaises pratiques », rappelle Malgre Naaba Kisto Koinbré, qui cite notamment les scarifications faciales, autrefois utilisées comme signes identitaires dans certaines communautés et progressivement abandonnées. Pour lui, renoncer à une pratique néfaste ne signifie pas renier son identité, mais faire évoluer les coutumes pour mieux protéger les générations présentes et futures.

Au Burkina Faso, cette lutte repose également sur un cadre juridique. Le Code pénal adopté par la loi n° 025-2018/AN du 31 mai 2018 sanctionne les mutilations génitales féminines. Ses articles 513-7 à 513-9 prévoient des peines contre les auteurs de ces actes, y compris lorsque ceux-ci entraînent la mort, ainsi que contre l’encouragement public à leur pratique. L’excision ne peut donc être justifiée comme une simple affaire familiale ou coutumière échappant à la loi.
Malgré les campagnes de sensibilisation, les préjugés persistent sur cette pratique. L’interviewé appelle ainsi les familles, les responsables religieux, les chefs traditionnels, les artistes et les professionnels de santé à poursuivre la mobilisation pour déconstruire les idées reçues.
Lancée le 5 octobre 2026 par l’Association Voix de Femmes, la campagne médiatique sous-régionale Burkina Faso–Mali contre les MGF se poursuit jusqu’au 5 novembre 2026. Elle mobilise des professionnels de médias et de la communication autour d’un objectif commun : lutter contre la banalisation, la normalisation et la légitimation des MGF.

La participation des acteurs culturels à cette mobilisation permet de rappeler que les traditions ne sont pas figées et que leur transmission peut s’accompagner d’une évolution des pratiques. Préserver les langues, les musiques, les rites et les valeurs de solidarité constitue une manière de transmettre le patrimoine burkinabè sans perpétuer les pratiques qui portent atteinte aux droits des filles et des femmes.
À travers son témoignage, Malgre Naaba Kisto Koinbré invite les communautés à distinguer les richesses culturelles des pratiques néfastes. Le véritable retour aux sources, selon lui, consiste à préserver ce qui contribue à l’identité collective tout en abandonnant ce qui compromet la santé, la dignité et l’avenir des filles. Préserver la culture, c’est aussi protéger celles et ceux qui la font vivre, conclut-il.
Par Espoir Info


