À Bobo-Dioulasso, l’attiéké ne se déguste plus seulement dans les habitudes alimentaires héritées de la sous-région. Il devient aussi le support d’une aventure entrepreneuriale bien burkinabè. Enoch Poda, la trentaine d’années presque sonnée, s’est lancé dans la restauration spécialisée dans l’attiéké. Parti de deux petites tables, d’une chaise et de deux bancs, le jeune entrepreneur dirige aujourd’hui deux restaurants et emploie une dizaine de personnes. Ses restaurants font voyager les papilles gustatives des clients dans la sapidité de l’attieké, une semoule de manioc aujourd’hui beaucoup prisée par les populations burkinabè. Espoir info l’a rencontré dans la belle Cité de Sya à l’occasion de l’ouverture de son deuxième restaurant.
Le jeudi 10 septembre 2026, alors que le soleil achevait sa course dans les entrailles du ciel, Enoch franchissait une nouvelle étape de sa vie entrepreneuriale avec l’ouverture de son deuxième « attiékédrome », ce, trois ans après ses débuts à son propre compte. A Bobo-Dioulasso, deuxième plus grande ville du Burkina Faso, située à près de 400 kilomètres de la capitale, les habitudes alimentaires se transforment de plus en plus, intégrant des pratiques culinaires de certains pays de la sous-région. C’est le cas de l’attiéké, beaucoup prisé aujourd’hui par les Burkinabè. Ce plat garni de poisson grillé ou « braisé », avec de l’oignon, du piment, de la tomate et bien d’autres légumes esthétiquement découpés, est un mets traditionnel de la cuisine ivoirienne obtenu par cuisson à la vapeur de semoule de pulpe de manioc fermentée.
Cet art culinaire ivoirien transforme les habitudes alimentaires des populations. A Ouagadougou ou à Bobo-Dioulasso, voire dans bien de localités du pays, les attiékédromes se multiplient, traduisant l’impact que ce mets a de nos jours sur les habitudes alimentaires des Burkinabè. Beaucoup de jeunes hommes et femmes se sont spécialisés dans la vente de ce plat combien succulent. C’est le cas d’Enoch qui a ouvert un deuxième restaurant, signe que la demande devenait de plus en plus forte. En effet, pour le promoteur de l’attiékédrome « Chez Enoch », cette nouvelle implantation vise notamment à rapprocher davantage son offre de sa clientèle. La cérémonie a été marquée par la présence de proches, de partenaires, de clients et de personnes qui ont accompagné son parcours entrepreneurial.

Le parrain de l’activité, Jeriel Zoumi a salué le chemin parcouru par son « jeune frère » et assuré qu’il resterait disponible pour l’accompagner dans ses initiatives. C’est avec « beaucoup de fierté » qu’il a officiellement déclaré ouvert le nouvel établissement.
Dans les assiettes, l’attiéké est servi avec du poisson ou de la viande (de la volaille plus précisément), accompagné notamment d’oignon, de tomate, de piment et d’autres légumes. Une présentation simple, mais qui semble avoir trouvé son public. Sidonie Ouédraogo, cliente habituée de l’établissement, ne tarit pas d’éloges sur ce qui constitue, selon elle, l’une des particularités de la maison : « ici, l’attiéké est toujours chaud ». Elle apprécie également l’accueil et la qualité du service.
De l’université à l’entrepreneuriat
Pourtant, rien ne prédestinait forcément Enoch Poda à devenir restaurateur. Formé en agronomie à Matourkou (commune rurale située près de Bobo-Dioulasso), il nourrissait déjà, depuis ses années universitaires, l’ambition d’entreprendre. Mais avant de se lancer, il a choisi de se former auprès de sa tante, Jacqueline Poda, elle-même active dans la vente d’attiéké.
Après les cours, le jeune étudiant venait lui prêter main-forte. Il y apprend progressivement les réalités du métier. « Nous avons travaillé ensemble pendant quelques années. C’est petit à petit que l’oiseau fait son nid », raconte sa tante et marraine, visiblement heureuse de voir son filleul prendre son envol.

Mais le parcours d’Enoch a été marqué par d’énormes sacrifices et compromissions. En effet, après avoir travaillé dans certains projets avec d’autres personnes, il décide de voler de ses propres ailes. Le 7 septembre 2023, il démissionne et se lance à son propre compte. Ses débuts sont modestes. « On avait du mal à vendre 5 kilogrammes de poisson par jour. Actuellement, nous pouvons dépasser les 100 kg », raconte-t-il, non sans émotion.
Aujourd’hui, l’activité a pris une autre dimension. Enoch écoule entre cinq et six sacs d’attiéké par jour, alors qu’il peinait, à ses débuts, à vendre un seul sac de quelque 5 kilogrammes. « Je suis fier de moi-même », confie-t-il après l’ouverture de son deuxième restaurant. « Commencer la restauration avec les moyens de bord pour atteindre aujourd’hui ce niveau, c’est une grande fierté pour moi. Je suis heureux, je rends grâce à Dieu. », s’est-il réjoui.
Quand manger local devient aussi un acte économique
Au-delà de la réussite personnelle d’Enoch, son activité illustre une autre réalité : celle d’un « consommons burkinabè » qui peut commencer dans l’assiette.
L’attiéké servi dans ses restaurants n’est pas importé. Il a même été « nationalisé » par les Burkinabè. C’est dire qu’il est produit au Burkina Faso, à partir du manioc cultivé par des producteurs locaux et transformé localement par des transformatrices. Enoch explique même être lié par contrat à certaines d’entre elles pour son approvisionnement. « Depuis le début jusqu’à ce jour où j’ouvre un deuxième restaurant, c’est l’attiéké du Burkina Faso que j’utilise. C’est l’attiéké transformé ici à partir du manioc de nos producteurs que j’utilise », affirme-t-il, fièrement. Cette politique de « consommons locale » qui avait été lancée par le Père de la Révolution burkinabè d’août 1983, le capitaine Noël Isidore Thomas Sankara, a été remise au goût du jour par les autorités politiques qui se sont succédé au fil des ans, avant de connaître son apogée sous le régime actuel dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, où tous les discours et les pratiques renvoient à l’essence de cette politique.

Le choix de commercialiser l’attiéké localement produit est loin d’être anodin. En effet, derrière une assiette d’attiéké vendue à Bobo-Dioulasso par le restaurant d’Enoch, c’est toute une chaîne de valeur qui peut être mobilisée : producteurs de manioc, transformatrices, restaurateurs, vendeurs, fournisseurs de poisson et de viande, employés et autres acteurs de la chaîne. Consommer ce produit local revient donc, dans une certaine mesure, à faire circuler la richesse au sein de l’économie nationale.
Enoch ne le fait juste par un patriotisme débordant. De son avis, les produits burkinabè sont aussi de qualité. « Je ne dis pas que l’attiéké en provenance de la Côte d’Ivoire est mauvais. Mais il faut reconnaitre que notre attiéké est de qualité. Les clients apprécient. Si notre attiéké n’était pas de bonne qualité, je suis sûr que les clients allaient nous faire la remarque. Mais depuis que nous avons débuté, les gens apprécient seulement », assure-t-il.
Son partenaire et client Tégawendé Narcisse Nikiema, qui lui fournit notamment du poisson et de la viande de volaille, parle pour sa part d’une « saveur unique » de l’attiéké de Chez Enoch. « Je n’ai jamais goûté cette saveur ailleurs. Ce n’est pas à comparer. Les ingrédients sont naturels », apprécie-t-il, avant de conduire une boule de cette semoule bien paumée dans sa bouche.
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Une dizaine d’emplois et des ambitions plus grandes
À seulement 30 ans, Enoch ne se contente donc plus de créer sa propre activité. Il contribue également à créer de l’emploi. Une dizaine de personnes travaillent aujourd’hui dans ses restaurants. Un résultat qui réjouit particulièrement Jacqueline Poda.
La marraine salue les efforts de son filleul et le fait qu’il donne aujourd’hui du travail à plusieurs jeunes, notamment à des filles. Elle l’encourage à poursuivre sur cette voie et à multiplier les opportunités d’emploi.
Le parcours d’Enoch n’a toutefois pas été sans difficultés. Sa tante évoque les différentes épreuves rencontrées depuis ses débuts, mais surtout sa capacité à ne pas abandonner. « Dans toute activité, il y a les épreuves, mais il a tenu. C’est de la persévérance. Je lui tire mon chapeau », témoigne-t-elle, le visage ridé par les marques du sourire qui traduisent sa joie.
Cette persévérance, Enoch souhaite désormais la transmettre aux autres jeunes qui rêvent d’entreprendre. Son conseil est simple : ne pas attendre d’avoir les moyens parfaits pour commencer. « Il n’y aura jamais le moment parfait, ou l’argent qu’il faut avant de débuter. Commence avec le peu que tu as, et avec la persévérance et la foi, tu réussiras. Il faudra aussi aimer ce que l’on fait. C’est le leitmotiv », conseille-t-il.
Koffi Ouattara, « frère » et client d’Enoch, présent à l’inauguration du deuxième restaurant, a félicité son « jeune frère » pour sa persévérance et la prouesse qu’il venait d’accomplir. « Il y a eu un premier site, puis un second site. Je sais que vous avez déjà une clientèle fidèle grâce à la qualité de vos plats. Je vous souhaite le meilleur pour la suite, pour que désormais, vous puissiez ouvrir d’autres restaurants dans tous les quartiers de Bobo-Dioulasso », a-t-il souhaité.

Produire davantage pour consommer de plus en plus local
Les ambitions du jeune restaurateur ne s’arrêtent pas à ses deux établissements. Il rêve d’installer plusieurs restaurants à Bobo-Dioulasso, si possible dans plusieurs quartiers de la ville, avant d’étendre son activité à d’autres localités du Burkina Faso. Et cette ambition ne concerne pas uniquement la restauration. Fort de sa formation en agronomie, Enoch envisage également de produire lui-même une partie des légumes destinés à ses restaurants.
Son objectif est de construire progressivement un modèle dans lequel production, transformation et consommation se rejoignent. Du manioc cultivé par des producteurs burkinabè à l’attiéké transformé localement, puis servi dans un restaurant créé par un jeune Burkinabè qui emploie à son tour d’autres compatriotes. Dans cette dynamique, l’assiette devient alors le dernier maillon d’une chaîne économique entièrement locale.
À Bobo-Dioulasso, l’histoire d’Enoch Poda raconte donc bien plus que celle d’un jeune restaurateur qui a réussi à ouvrir un deuxième restaurant. Elle montre aussi qu’avec une idée, de la formation, de la persévérance et la volonté de valoriser les produits du terroir, le « consommons burkinabè » peut devenir une réalité quotidienne et génératrice d’emplois.
Chez Enoch, l’attiéké arrive « toujours chaud ». Mais derrière cette chaleur servie aux clients, c’est surtout une ambition qui continue de grandir.
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Par Espoir Info


